Le trio Revista do Samba sait faire danser pendant des heures les femmes et les hommes de São Paulo, au Brésil. Devant eux les plus manucurés s'oublient et transpirent, les plus édentés sourient largement, comme de petits enfants.
Le quintet monté par Tante Hortense à Marseille pourrait rendre le Palais Omnisport de Paris Bercy aussi contemplatif qu'une quiche Lorraine.
Compte étant tenu de cette distance qui les sépare, géographique et culturelle, les deux formations ont décidé de faire
de la musique ensemble, dans le but évident d'obtenir un SON de gros bâtard, ce mot étant dès lors pris autant dans
son sens littéral que figuré.
Ils ont composé dans les labyrinthes de São Paulo, joué dans les favelas devant d'incrédules factions armées, chanté
en portugais et en français indépendamment de leurs langues maternelles, puis enregistré dans un des meilleurs studio
de la ville un disque qui sent l'égout, l'amour et la clairière : HORTÊNSIA DU SAMBA
Disponible à la vente chez tous les disquaires en France le 17 Mars 2011.
Il y a cinquante ans naissaient, à un océan de distance, deux mouvements portant le même nom : nouvelle vague, bossa nova, l’un étant, vous l’avez compris, la traduction littérale de l’autre. Curieuse coïncidence qui voyait ainsi, bien avant Platini et Sócrates, la France courir derrière le Brésil, le Brésil marquer la France à la culotte. Car qu’est-ce que la bossa nova sinon une tentative de franciser la samba, ralentir son rythme, sophistiquer ses harmonies, João Gilberto imitant, ici, la diction d’Henri Salvador, Tom Jobim se souvenant, là, des orchestrations de Ravel ou Debussy ? Et qu’est-ce que la nouvelle vague sinon une entreprise de brasilianisation du cinéma français, déstabilisant son ronron tranquille, faisant bringuebaler tournages, montages, visages en un carnaval de saccades et d’acculturations ? Cinéaste le plus attachant quoique le plus discret de la nouvelle vague,
Jacques Rozier est celui qui a le mieux porté à incandescence ce tropisme tropical, en deux films magnifiques, Les Naufragés de l’île de la Tortue (1976) et plus encore Maine Océan (1986), où contrôleurs SNCF, marins bretons, avocate nerveuse et danseuse brésilienne finissent, contre toute attente, par s’entendre. Les auteurs d’Hortênsia du Samba n’ont pas vu les films de Jacques Rozier ; c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles ils sont parvenus, avec ce disque, à en confectionner l’exact pendant musical. Car, comme Rozier, ils se méfient des intentions trop fermes, préférant laisser la fortune (bien) faire les choses, se contentant d’en capter les circonvolutions aléatoires. De la même manière que Maine Océan peut être vu comme un documentaire sur ses conditions de tournage, Hortênsia du Samba s’est goulûment nourri des imprévus qui ont présidé à sa réalisation – cinq semaines d’immersion, à huit, dans un studio de São Paulo. Ni tout à fait improvisées, ni trop précisément scénarisées, ses floraisons jaillissent d’une zone intermédiaire où la nécessité pactise avec la contingence, le calcul avec l’accident.
Coproduction à demi fortuite, mêlant fonds publics et privés, le disque réunit un casting aussi idoine qu’hasardeux, qui ferait passer celui des Naufragés de l’île de la Tortue (Pierre Richard, Jacques Villeret, Caroline Cartier, Pierre Barouh, Naná Vasconcelos) pour un blockbuster lambda : côté brésilien, voici Revista do Samba, trio paulista composé de Beto Bianchi (guitare, voix), Letícia Coura (cavaquinho, voix) et Vítor da Trindade (percussions, voix), révisant depuis leur formation en 1999 les classiques du genre brésilien roi, la samba, avec ce qu’il faut de respect et d’irrévérence pour emporter l’adhésion ; côté français, voilà Stéphane Massy, Marseillais d’adoption, « cuistre délicat » autoproclamé, auteur-compositeur-interprète sous le sobriquet Tante Hortense d’une trilogie méliorative (Bien en 2003, Mieux en 2005, Plus cher en 2009), émaillée de collaborations (Flóp, Vincent Mougel, Franck Monnet, Etienne Jaumet, Eloïse Decazes, Neman Herman Dune) dont la hauteur a valeur de signal. Il se murmure d’ailleurs que Reproductions, récent single de l’illustre chanteur de charme Arnaud Fleurent-Didier, serait un hommage oblique à Que tu es douce de notre tata bien-aimée. Laquelle n’a pas débarqué à São Paulo les mains vides, puisque figurait dans ses valises un quatuor de fidèles collaborateurs : M-Jo au chant, réplique limpide et hexagonale de Gal Costa, et signataire il y a quelques mois d’un premier album proprement renversant, Mes Propriétés ; le pulsatile et non moins aixois Jean-Philippe Barrios, échappé des Ballets Preljocaj, aux percussions ; enfin, Eddy Godeberge et Christophe Rodomisto aux cordes (grattées, pincées, caressées), l’un et l’autre officiant sous des casquettes diverses au sein du label de qualité Les Disques Bien, groupuscule autogéré hébergeant les trois quarts de ce beau monde, et proposant depuis sa fondation en 2005 une forme de tropicalisme cartésien dont le Saravah de Fontaine, Higelin et Barouh a pu fournir, dans les années 1970, l’esquisse.
Voilà pour les présentations. Le reste, c’est-à-dire l’essentiel, se passerait presque de commentaires, tant un simple coup d’oeil au tracklisting – Sans tradução, On se comprend, La Vache – donne une belle indication des chemins, duplices et traversiers, empruntés par la troupe. Comme chez Rozier là encore – car tous les chemins mènent à Rozier, c’est-à-dire à l’océan, lui qui rapproche Rio de Janeiro du Loir-et-Cher sur le tube Mon Bel Amant du Berry –, on assiste ici à l’éclosion d’un idiome commun, concorde inespérée entre des hommes et des femmes dont l’extraction ne laissait guère présager pareille entente. Point d’exotisme ici, ou alors un exotisme renversé, révolutionnaire au sens astral du terme (La Révolution), exotisme du Berrichon aux yeux de la Carioca, exotisme de São Paulo la géante aux yeux du petit Marseillais. Nous sommes loin des cartes postales d’usage envoyées jadis par Vassiliu, Barouh, Fugain, Ferrer, Nougaro, Bruel, Katerine, Sustrac ou Chao, un peu plus proche déjà de celles expédiées, de l’autre côté de l’océan, par Chico Buarque (Samba de Orly), Caetano Veloso (Dans mon île) ou Ed Lincoln (Leçon de baion) : Tante Hortense et sa famille ne sont pas venus en touristes mais en frères et soeurs, en « irmão » (São Paulo), langues, chants et accents mélodieusement mêlés, cahoteusement chuintés, joyeusement frottés, dramaturgie nouvelle à chaque plage, novela vague, bosse neuve sur le front des variétés françaises, brésiliennes et d’ailleurs.